Propagande,
contre-propagande
La propagande est faite d’informations et de désinformations
(ou d’une autre information). Pour qu’elle soit efficace,
pour qu’elle existe elle ne peut véhiculer des mensonges
ou des idées fausses mais elle s’appuie sur des images partielles
afin de pousser l’adhésion à un point de vue. Elle
cherche à susciter une acceptation collective autour d’une
vision commune partagée par le plus grand nombre. C’est à
ce titre que l’on peut parler d’opinion.
Nous sommes dans le domaine de l’émotif et non du rationnel.
Mais une image sous-tend toujours un discours et vise à transmettre
un message. Pour cela elle doit répondre à un certain nombre
d’exigences sous peine d’être inefficace voire détournée.
En premier lieu elle est transformation du réel en s’appuyant
sur une dimension symbolique, tout en étant inscrite dans une logique
sérielle (une image me renvoie à une autre, puis une autre…).
Elle est en quelque sorte un raccourci de la pensée et par là
même un moyen de connaissance et de compréhension du monde,
de la réalité qui nous entoure.
En second lieu, l’image est interprétation et à ce
titre sa fabrication impose à l’émetteur de s’appuyer
sur des références, des codes reconnus par le ou les récepteurs.
Déjà lors de la première guerre mondiale, les états
usèrent de la propagande pour mobiliser le pays et galvaniser le
Front et l’Arrière. Mais c’est avec les dictatures
(communiste et fascistes) et les années trente que l’enjeu
du contrôle, de la mobilisation et de l’orientation de l’opinion
prit toute son importance et devint pour les gouvernants une priorité.
La période qui nous intéresse fut en matière de propagande
un véritable laboratoire. De gros efforts financiers, de nombreux
politiques mais aussi techniciens et artistes furent mobilisés.
Nous pouvons parler d’une guerre de l’écrit et des
ondes : au-delà de l’occupation du terrain se joue une véritable
guerre des images et des symboles. Communiquer, se mettre en scène
devient vital.
Conquérir
l’opinion
Dès le début du conflit les autorités françaises
avaient mesuré l’importance de l’opinion et elles renouaient
avec des pratiques largement utilisées lors de la guerre de 1914-1918.
Le contrôle de la presse fut au départ discret et préventif.
Mais la radio fut étroitement surveillée. Avec l’interdiction
de la presse communiste à l’issue du pacte germano-soviétique,
la censure se mit en place.
Quelques jours après son arrivée au pouvoir, Paul Raynaud
crée le 31 mars 1940, pour la première fois, un ministère
à l’information confié à Ludovic-Oscar Frossard.
Ce dernier n’eut pas le temps de mettre en place son programme de
mobilisation de toutes les énergies pour s’opposer à
l’offensive allemande.
Pétain devenu vice-président du Conseil, la maîtrise
de l’information gouvernementale passa entre les mains des fidèles
du Maréchal. Celui-ci sut, dès les mois de mai et juin,
utiliser auprès de l’opinion la cote de popularité
héritée de son passé glorieux et de son âge…
Il s’imposa comme la figure emblématique de la sagesse et
de la résistance à l’oppresseur. Au fur et à
mesure que l’avancée allemande s’opérait, le
discours de Pétain faisait de plus en plus écho tandis que
le gouvernement français semblait dépassé. Le 10
juin, l’Italie déclarait la guerre et le gouvernement quittait
Paris pour Tours. Le 13 juin, il gagnait en catastrophe Bordeaux. Le lendemain
les Allemands entraient dans Paris.
A ce moment là, pour la majorité de l’opinion, la
seule personne encore crédible était Pétain.
La suite est connue. Pétain devient président du Conseil,
demande l’armistice, traite avec l’ennemi, transfère
son gouvernement à Vichy, obtient les pleins pouvoirs et …
met fin à la République. Aux yeux de la majorité
des Français la logique n’est pas perçue. C’est
la défaite qui enterre les libertés et la République.
Le Maréchal évite le pire.
Tout le travail de de Gaulle et de ceux qui résistent et résisteront
va consister à décoder, aux yeux de l’opinion, les
tenants et les aboutissants de la Révolution nationale.
A ce titre de Gaulle « joua très fin». Au début
il n’attaqua pas Pétain de front. Les premières critiques
portèrent sur son entourage. Puis peu à peu la personne
du Maréchal fut remise en cause (son âge, son conservatisme,
sa santé). Suivirent ses choix (Laval, Montoire, son entourage
à nouveau). Enfin, à partir de 1942 les attaques se firent
plus fondamentales et plus politiques (sa personnalité, son idéologie,
sa collaboration sincère avec l’ennemi, son régime).
De « bouclier»maladroit puis incompétent il était
devenu ennemi de la République et de la France. Pour détruire
Vichy il fallait abattre Pétain. Ce n’était qu’à
ce prix que pouvait exister la Résistance et au-delà, c’était
l’essentiel, un gouvernement légitime : une alternative à
la collaboration et à la défaite.
L’enjeu
était capital. En effet, du côté gaulliste comment
permettre à la France de figurer parmi les vainqueurs sans un gouvernement
alternatif appuyé par une Résistance massive et une opinion
complice ?
De même, pour les alliés anglo-américains, la victoire
finale contre le nazisme en évitant un déferlement des armées
de Staline passait par un (ou plusieurs) débarquement dans l’Empire
français et en France. Comment imaginer cela avec une France soudée
et mobilisée derrière son gouvernement collaborationniste?
Les hésitations et la prise de décision finale des américains
montrent que la question a été posée et tranchée...
tardivement.
En matière de propagande le tournant de la guerre en France est
aussi en 1942. Les évènements militaires et l’attitude
de la puissance occupante sont essentiels, mais la mobilisation des opposants
à la Collaboration et des Alliés furent primordiales. Face
à la Relève, face aux bombardements, face au chantage des
otages ou à la propagande anti-bolchevique le poids de l’information
anti-vichyssoise contredisant la manipulation gouvernementale fut capital.
L’opinion bascula. Le décodage fonctionna. Vichy devint une
« bête hideuse». Les différentes mesures de
Laval et de Pétain prirent sens. La Relève devenait une
déportation, les bombardements hâtaient la victoire, les
otages étaient des sacrifiés et les communistes faisaient
figure de combattants pour la liberté. Résister devenait
un devoir, résister devenait une mission, résister devenait
un honneur.
Quant au génocide des Juifs, à l’exception d’une
partie des militants chrétiens, on en parla peu. Il ne fallait
… fâcher personne. En effet, les sources sont têtues...
en Lot-et-Garonne comme ailleurs. Rares sont les affiches ou les tracts
(ceux de Libération ou de Témoignage chrétien font
figures d’exception), dénonçant le discours et la
politique anti-sémites de Vichy.
Mais nous nous égarons, notre sujet n’est pas là.
Le discours des opposants à Vichy fut cohérent et simple.
L’ennemi c’est l’Allemagne nazie qui opprime les Français.
Le gouvernement du maréchal Pétain est défaitiste,
manipulé, félon et dirigé en sous-main par les Allemands.
La France est pillée et sert Hitler avec la complicité de
traîtres. Il fallait convaincre. Autant la propagande de Vichy parle
de l’anti-France, en désignant des boucs-émissaires,
autant la contre-propagande évite de mettre à l’index
un quelconque groupe social ou corporatiste. Le discours est déjà
politique. La guerre ne durera pas.
Mais là aussi nous nous égarons.
Les
moyens mis en place
Pour arriver à faire basculer l’opinion les gaullistes, les
autres résistants et les Alliés durent s’accorder
sur… de Gaulle.
A Londres, à Alger, puis à Paris, autour de de Gaulle l’on
fut toujours mobilisé pour faire entendre en terre occupée
puis libérée la voix de « la France Libre».
Ce qui frappe l’historien c’est le souci de la part des proches
du leader de la Résistance d’avoir un message clair, rassembleur
et objectivé.
Soyons clair.
Aussi bien André Philip que Jean Moulin ou Henri Bonnet ont réussi
à impulser une démarche, mais aussi une esthétique
et surtout une âme à la propagande qui émanait de
de Gaulle. Le général s’imposa comme le nouvel homme
providentiel aux yeux des Français. Le grand mérite des
équipes qui travaillèrent autour de lui ne fut pas d’en
faire une figure héroïque mais ce fut surtout, d’abord,
de le rendre incontournable aux yeux de l’ensemble des acteurs de
la Résistance (ou presque) et des leaders alliés. C’est
grâce à la conquête, certes progressive, de l’opinion
française que de Gaulle réussit à unifier la Résistance
française, puis à s’imposer auprès des Américains.
Il est vrai qu’il avait un quasi monopole de la radio résistante
et une aide efficace de la part de la RAF.
Pour les mouvements de la Résistance intérieure, la tâche
fut plus délicate.
Au début, 1940-1941, ils sont rares et peu entendus, manquant de
moyens et d’oreilles -ou d’yeux- à l’écoute.
A partir de 1942 « grâce»au STO, à Laval et
aux Allemands tracts, vignettes, graffitis se multiplient. Il y a même
surabondance. Très souvent il s’agit d’occuper le terrain
et le message est généralement confus et très fréquemment
brouillé aux yeux de la population. Il ne suffit pas de dire pour
être entendu.
Trop souvent l’émetteur n’est pas clairement identifié
par le récepteur. D’ailleurs les Allemands en profiteront
pour faire beaucoup de faux. La diffusion de journaux réguliers
émanant des mouvements, avec sous-titre et signature explicites,
sera une réponse efficace à l’ensemble de ces problèmes.
En avril 1942, Jean Moulin créant le Bureau d'Information et de
Presse (BIP), véritable agence de presse clandestine, permet l'unification
des journalistes résistants.
Avec « l’unification»politique puis militaire de la
Résistance dès 1943 le propos est plus clair, les discours
plus convergents, la cible identifiable et l’objectif visible :
saboter le travail de Vichy, harceler les Allemands, permettre aux Alliés
d’utiliser la France comme base de reconquête, libérer
la France, rétablir l’ordre républicain.
Puis vient l’heure de la Libération et de l’épuration.
La propagande du GPRF s’impose au sein de la Résistance et
devient incontournable puis officielle. Tracts et affiches sont plus «
professionnels», plus percutants et se recentrent autour de quelques
idées clefs : se mobiliser contre l’occupant, s’unir
autour du gouvernement provisoire, reconstruire la France et châtier
les coupables. De nouveaux organismes fédérateurs, un commissariat
puis un ministère à l’Information sont chargés
d’encadrer et de superviser tous les mouvements susceptibles d’émettre
un quelconque message de propagande.
En face, Vichy et ses partisans se caricaturèrent.
Du côté de « l’État français»,
il suffit de citer les responsables successifs de l’information
pour prendre la mesure de l’évolution de la propagande :
Baudoin, Darlan, Laval (avec Creyssel puis Marion), Henriot (milicien),
Vallat (ancien commissaire aux Questions juives).
L’importance du contrôle de l’opinion s’impose
très vite aux yeux du gouvernement. Mais au fil du temps et des
évènements le discours se fait plus incisif, puis exclusif
et enfin haineux. Dès 1942 ce sont les « durs»du
régime qui contrôlent l’information et à partir
de 1944 les « jusqu’aux boutistes».
Le discours se fait donc de plus en plus radical.
Au départ, il s’agit de justifier la capitulation, ensuite
d'expliquer la défaite et de légitimer la collaboration
: le coupable étant l’Anti-France.
Avec le rationnement et le STO le propos prend une tournure plus offensive.
On désigne des opposants (les Anglais, le félon de Londres)
et on présente un projet (La Révolution nationale). Dès
novembre 1942, les opposants se font ennemis (les Alliés, les communistes,
les gaullistes) et le projet plus précis (construction de l’Europe
contre le bolchevisme autour de l’Allemagne). A partir de 1944 l’Anti-France
est désignée comme la cause de tous les maux et la thématique
du complot occupe le devant de la scène (le Juif, les communistes,
les Alliés, le Gaullisme, la Résistance) autour de la rhétorique
de la lâcheté et de la trahison à laquelle on oppose
la récurrence d’une nécessaire victoire de l’Allemagne.
Au moment de la Libération, les partisans les plus zélés
de la Collaboration retrouvent une liberté de parole que leur laisse
la débandade du régime de Vichy. Les attaques anti-sémites
se font tous les jours plus virulentes et les appels à la délation
systématiques. Mais ce discours est à ce moment là
peu efficace. L’opinion générale a basculé
du côté des… vainqueurs.
Au bilan, la propagande de Vichy échoua. Elle
pêcha, dès le début, par manque de modestie et par
mépris pour le public auquel elle s’adressait. Reprenant
des procédés et des thèmes qui avaient faits le succès
de l’extrême droite dans les années trente, Vichy n’avait
pas mesuré les effets des progrès de l’instruction
et l’efficacité de la propagande de gauche durant la même
période. Même si nous ne pouvons parler d’esprit critique
à propos de la masse de la population, il est clair qu’en
1940 il existe une opinion publique et que celle-ci sait se nourrir d’informations
contradictoires. Au fil des évènements et des changements
de rapport de force, l’évolution de l’opinion sera
très nette. Face à Vichy on passera de la confiance à
l’interrogation, puis au doute et enfin au rejet.
Ce glissement progressif de l’opinion française se fit malgré
les nombreux efforts de la puissance occupante. En dehors d’un journal
bimensuel de propagande en version française (« Signal»)
diffusé en zone occupée puis à partir de novembre
1942 sur l’ensemble du territoire, les Allemands par l’intermédiaire
de la Propaganda Abteilung téléguident et financent partiellement
l’action du ministère de l’Information de Vichy.
La presse était muselée (ne serait-ce que par le rationnement
du papier), la radio contrôlée. Quant à l’affichage,
l’activité de l’ORAFF, Office de Répartition
de l’Affichage créé par les autorités allemandes
en 1941, est assurée par les afficheurs qui déposent les
demandes de visas auprès de la Propaganda Staffel. Rien n’échappe
donc en matière de propagande officielle à l’œil
de Berlin.
Une des priorités de la Résistance et des Alliés
sera d’en persuader les Français. Ils y réussiront.
Capitulation, collaboration, résistance, occupation autant
de mots qui en 1940 seront utilisés, avec des sens opposés,
par les deux camps. Peu à peu la légitimité
du pouvoir passera, aux yeux de l’opinion, de Vichy à la
Résistance. Certes pour expliquer ce renversement le fil des évènements
est essentiel. Mais pour que ces évènements fassent sens
il fallait convaincre les populations en les décodant. Dans ce
combat là les moyens mis en œuvre, la compétence des
personnels, la conviction d’avoir raison furent, très tôt
et davantage, du côté des Alliés et de la Résistance.
La victoire passa par là et encore plus les bases de la reconstruction.
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